Journal AWŪ
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Néophilie : Pourquoi sommes-nous attirés par la nouveauté?
Comment décrire ce moment, presque imperceptible, où l’on tombe nez à nez avec la nouveauté? Ce peut être un parfum que l’on sent pour la première fois, un mouvement que notre corps n’avait encore jamais essayé, ou encore un visage étrangement familier, bien qu’on ne l’ait jamais vu avant. À cet instant, quelque chose change en nous, et la curiosité ainsi éveillée nous pousse à avancer vers l’inconnu.
En psychologie, cette attirance pour la nouveauté est appelée néophilie. Dans un monde qui va souvent trop vite, ralentir pour se reconnecter à son étincelle intérieure peut apaiser de plusieurs façons.
La néophilie ne carbure pas nécessairement à la réinvention constante, à l’adrénaline ou aux changements radicaux. Elle est plutôt ancrée dans notre humanité, et se manifeste par une disposition à être touchés par le monde qui nous entoure, dans une ouverture qui respecte aussi nos propres limites. Elle se manifeste chaque fois que l’on fait un pas vers l’inconnu. Même sortir juste un peu de sa zone de confort peut enclencher une métamorphose, ou changer la façon dont on se perçoit ou dont on perçoit les autres.
La science de l’inconnu
Le cerveau humain est conçu pour être réceptif à la nouveauté. Lorsqu’il détecte quelque chose de nouveau, il libère de la dopamine, ce qui attire notre attention et nous pousse à explorer davantage. Cette réaction présente plusieurs avantages. Elle nous permet d’abord de mieux comprendre ce qui nous touche, ce qui nous fait vibrer.
L’apprentissage en est également facilité, car la nouveauté active des voies neuronales qui, autrement, pourraient rester sur le pilote automatique. Les expériences nouvelles renforcent l’estime de soi et l’exploration personnelle. À force de vivre de nouvelles expériences et d’en retirer des bienfaits, notre système nerveux comprend que le changement peut être positif. Notre corps s’adapte à ces nouveaux mouvements, stimulant ainsi les muscles, la respiration et l’équilibre de manière novatrice. Rencontrer de nouvelles personnes ou découvrir un nouvel environnement peut transformer notre perception de nous-mêmes par rapport aux autres, élargissant ainsi notre vision du monde.
De nos jours, nous sommes assaillis de stimulations qui se font passer pour de la nouveauté. Les écrans qui nous absorbent, le scrolling sans fin, les tendances éphémères et les sollicitations sensorielles incessantes peuvent accaparer notre cerveau sans pour autant nous enrichir réellement. Notre cerveau peut percevoir quelque chose comme nouveau, tandis que notre corps se sent épuisé et que notre attention est dispersée. Ce type de nouveauté rapide fatigue souvent plus qu’il ne nourrit ; il nous incite à chercher constamment de nouvelles sources de stimulation plutôt que de présence. Une néophilie équilibrée nous invite donc à adopter une approche différente : elle nous pousse à agir avec intention, et à approcher les nouvelles expériences à un rythme que notre système nerveux arrive à gérer.
L’expérimentation consciente
À ce propos, il existe de nombreuses façons d’explorer la nouveauté sans pour autant se laisser submerger. Par exemple, se promener dans une rue que l’on n’emprunte pas habituellement et en remarquer les détails, en explorant par plaisir plutôt que par obligation. Cuisiner avec un ingrédient que l’on utilise peu, ou essayer une nouvelle technique de respiration. Donner un nouveau souffle ne serait-ce qu’à un seul petit rituel peut donner une impression de renouveau au quotidien, car même des modifications minimes incitent à savourer davantage le moment présent.
La vie en ville peut être intense, mais elle peut aussi offrir de précieuses occasions de ressourcement lorsque le cadre s’y prête. Un sanctuaire urbain est un endroit qui permet de vivre une expérience inédite, un lieu où l’on peut essayer quelque chose de différent, sans pression. C’est un endroit où l’on peut s’étirer, s’allonger, respirer, rencontrer d’autres personnes ou simplement exister sans avoir à performer. Dans de tels lieux, la nouveauté est accueillie en toute sécurité. On peut s’adonner à de nouveaux mouvements tout en bénéficiant d’un soutien, découvrir un environnement paisible qui apaise l’esprit plutôt que de le surstimuler, ou encore reconnecter avec sa vraie nature, au-delà du tumulte quotidien. La nouveauté s’intègre alors dans la routine de manière subtile, mais durable.
L’art de la première fois
En vieillissant, il est facile d’oublier que notre existence regorge encore de « premières fois ». Effectuons de légers changements qui nous permettent néanmoins de rectifier le tir, de raviver notre curiosité et notre émerveillement. La néophilie, c’est embrasser l’idée de continuer d’évoluer tranquillement, en découvrant le monde et soi-même avec une ouverture empreinte de sérénité, sans urgence et surtout sans pression.
Soyons à l’écoute lorsque quelque chose de nouveau se présentera. Prenons note de ces premières expériences et laissons-les nous rappeler que la nouveauté n’est pas nécessairement une façon de fuir le quotidien, mais plutôt d’y donner un sens.
Le sens du soin
Par Isabelle Naessens, rédactrice culturelle
En plein désert de l’Atacama, à plus de 4 300 mètres d’altitude, s’étend l’un des plus grands champs géothermiques du monde. La terre fume, bouillonne et souffle. Des geysers jaillissent du sol comme des dragons enfouis, crachant des colonnes d’eau. Je me souviens avoir été fascinée par cette énergie brute, saisissante. Un rappel que même dans les conditions les plus extrêmes, la vie persiste.
À travers ce paysage minéral, des bassins d’eau chaude écument. On y entre lentement, comme dans un espace sacré, le corps saisi par le froid piquant de l’aube. La chaleur enveloppe. La vapeur monte. Les corps se taisent. Tout invite à la présence.
Le rituel se déploie naturellement, porté par la force du magma et le souffle de la terre. La toute-puissance du vivant suspend le temps et appelle un respect instinctif des lieux.
Pour les peuples andins, la terre, la Pachamama, est vivante. À El Tatio, nom qui, dans la langue indigène, signifie « le grand-père qui pleure », cette croyance se fait tangible : de ses entrailles, la terre libère l’eau brûlante, comme une offrande. S’y baigner, c’est entrer en relation avec elle, et avec tout le cosmos.
Notre culture façonne notre idée du bien-être
Dans de nombreux pays d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique du Sud, les rituels s’inscrivent dans un rythme long et incarné. Le corps se dépose dans le silence, le temps devient un allié. Il n’y a pas d’autre intention que celle d’être là, dans une présence pleine et entière, pour laisser le temps faire son œuvre.
En Inde, le massage abhyanga enveloppe le corps d’huile chaude avec des gestes lents et continus, apaisant le système nerveux petit à petit. La pratique du pranayama régule le souffle pour ouvrir un espace intérieur de clarté et de patience. Au Japon, le kobido et le head spa invitent à un abandon presque hypnotique : gestes précis, ruissellement de l’eau, pénombre. Chaque mouvement devient méditation. En Thaïlande, le massage traditionnel étire et mobilise le corps : sur le sol, on se laisse traverser.
Dans ces rituels, le soin ne cherche ni intensité, ni efficacité immédiate. Il ne se vit pas dans l’urgence, mais dans l’abandon. Non comme une faiblesse, mais comme une capacité : celle de se laisser être, sans performance, sans résultat à atteindre.
À l’inverse, dans nos sociétés contemporaines occidentales, le bien-être s’inscrit souvent dans une logique d’optimisation. On calcule notre sommeil, on gère notre stress, on cherche à maximiser notre énergie et notre productivité. Même les pratiques de soin sont adaptées à la performance : délier rapidement les tensions, renforcer la concentration, tonifier le corps, respirer plus amplement.
La méditation guidée, les livres sur la pleine conscience, les balados de développement personnel et les applications de suivi transforment le bien-être en expérience quantifiable et individualisée. Même en groupe, l’expérience reste centrée sur le bénéfice personnel et soutient davantage la performance individuelle que la création d’un lien profond, ou une transformation collective.
Le soin est plutôt un service intégré à un agenda saturé, pensé comme une pause fonctionnelle. Le corps, lui, est un outil à réparer, à régénérer, à améliorer. Le rituel se réduit à une technique, un protocole, plutôt qu’à un passage vécu ou un véritable retour à soi.
Redonner une âme aux rituels
L’enjeu n’est pas tant d’opposer ces visions, ni de rêver un retour aux rituels d’hier, mais de redonner du sens aux soins. Car si les gestes se ressemblent à travers le monde, ce n’est ni l’eau, ni le souffle, ni le toucher qui transforment : c’est le sens qu’on leur accorde.
Finalement, le soin n’est pas une action à accomplir, mais une expérience à traverser. Le corps n’est pas à corriger, mais à écouter. Et c’est souvent dans cet espace de lenteur, de silence et d’abandon que le bien-être peut enfin émerger, porté par une confiance fondamentale dans l’intelligence du vivant, celle qui sait se réparer lorsqu’on cesse d’intervenir.
Les rituels traditionnels demeurent des sources d’inspiration, des matrices de sens, des pratiques vivantes. De nombreux soins contemporains s’en inspirent, et il ne s’agit pas de les déplacer hors de leur contexte, mais d’en retenir la sagesse et l’intention.
Le bien-être ne s’ajoute pas à la vie : il s’y inscrit, dans chaque souffle, chaque geste, chaque instant habité avec conscience. C’est dans cette pleine présence que le rituel déploie toute sa puissance et sa magie.
Cartographie de l’étincelle
Par Franck Laboue, directeur du développement commercial, Voyageurs du Monde Extrait de l’article publié dans le 22e numéro du Magazine Strøm
Il y a toujours une étincelle. Une image qui s’attarde un peu plus que les autres. Une phrase entendue par hasard. Une odeur, une lumière, une saison. Un détail banal qui ouvre une brèche.
Je crois que j’ai commencé à voyager bien avant de partir. Dans ma chambre d’enfant, face à une carte du monde punaisée au mur. Elle n’était ni précise, ni à jour. Mais les mots… les mots suffisaient. J’étais transporté, rien que par les noms. La toponymie était devenue une passion. Les villes, les capitales, les mers, les montagnes perdues… tout avait une saveur exotique, méconnue. Avec mon index, je me faisais des parcours imaginaires.
Je partais dans mon esprit, en suivant le cours des fleuves, en apprenant par cœur des noms aussi mystérieux que séduisants comme Ouagadougou, Balikpapan, Antananarivo, en passant même par Bornéo ou Novossibirsk.
Je voyageais immobile. Les livres faisaient le reste. Les bandes dessinées surtout. Tintin débarquant à Port-Saïd dans les Cigares du Pharaon… À Bougainville, les traits clair-obscur de Corto Maltese laissaient la jungle et le silence grignoter la silhouette du marin, comme si le dessin lui-même hésitait entre le rêve et le départ.
L’imprégnation
Avec le temps, les images n’ont plus suffi. Le voyage a commencé à passer par les sens. Le cinéma, d’abord. La lumière des films noirs, celle qui m’a donné le goût des hôtels des années 1930, des bars feutrés new-yorkais ou parisiens, des villes un peu fanées. Il y avait aussi les néons trempés de pluie, la lenteur des gestes, un visage étranger perdu dans la foule, et cette façon de filmer le silence, l’attente, les corps qui dérivent dans une ville inconnue… Hong Kong, Tokyo… elles m’apparurent ainsi, bien avant d’y aller : par Sofia Coppola, par Wong Kar-Wai, par des histoires de gangsters, de nuit et de solitude. Je n’avais pas envie d’une ville réelle. J’avais envie d’une atmosphère.
La musique, ensuite. Les notes d’Indiana Jones. Ces notes me hantent encore, elles désignent des énigmes, des lieux où tout pouvait arriver. À Pétra, elles m’attendaient en embuscade, enfouies quelque part, résonnant au bout du Siq, directement dans mon cortex.
Les sons ont pris le relais. Bien avant les départs, adolescent, je passais en boucle un CD de sons d’orages tropicaux. La pluie frappait, les grondements roulaient dans la chambre, et je disparaissais. Ce n’était pas un décor : c’était un passage, une immersion brute dans un écosystème qui me fascinait sans que je le connaisse encore. Le voyage s’est alors inscrit dans le corps. Le bruit, l’inconfort, l’attention permanente. On n’observe plus vraiment : on participe. Le monde ne se regarde plus, il se ressent.
Les passeurs
Il y a toujours des passeurs. Des mentors. Des figures qui ouvrent une porte sans le savoir. Les écrivains, eux, nous laissent des mots comme des miettes de pain égrenées dans nos cœurs. On puise dans les livres la sève, toutes les mèches pour y allumer des étincelles. Ces lectures, c’est un peu courir après une phrase lue des années plus tôt, la poursuivre à travers les rues du temps, haletant, le cœur battant comme sur une route sans fin.
Il y a eu le métier. Steward. Les escales. Les pilotes qui racontaient leurs vies à la base, leurs délires au Tchad, leurs rêves d’ailleurs. Une conversation suffisait à ouvrir un territoire. Chaque récit rallumait une petite braise en moi, faisait craquer l’horizon. Et les femmes. Une femme taïwanaise, un jour. Une manière d’habiter le monde, une culture, un sourire. Taipei est née ainsi. Pas d’une carte, mais d’une rencontre, de ce frôlement qui fait basculer tout un continent dans une seule main tendue.
Avec le temps, j’ai compris que ces étincelles n’étaient jamais isolées. Elles formaient une constellation intime. Elles parlaient de ce que je cherchais, de ce que j’étais prêt à quitter. Une affiche fanée d’Air France dans la vitrine d’une agence de voyage. Une photo écornée sur le mur de mes grands-parents. Un vieux magazine Géo oublié sur une table basse. Un jour, sans cérémonie, le voyage existe. Il n’est pas encore réservé, mais il est devenu inévitable.
Les départs qui prennent leur temps
Il y a aussi les étincelles qui ne mènent nulle part. Ou plutôt : pas encore. Celles qui restent en suspens, comme des promesses non formulées. Elles ne réclament rien. Elles attendent. Peut-être que le voyage réel serait trop précis. Peut-être que certaines destinations doivent rester des territoires intérieurs. Tout n’a pas besoin d’être accompli. Voyager, ce n’est pas aller partout. C’est rester en état de départ.
Le voyage commence toujours ainsi. Dans les mots. Les images. Les sons. Les odeurs. Les rencontres. Voyager avec Voyageurs du Monde, c’est peut-être accepter cela : ne pas forcer le mouvement, laisser les idées germer lentement, et partir non pas pour cocher un lieu, mais pour répondre, enfin, à ce qui nous appelle depuis longtemps.
Et cet appel ne parle jamais vraiment de géographie. Il parle de nous.