Par Franck Laboue, directeur du développement commercial, Voyageurs du Monde
Extrait de l’article publié dans le 22e numéro du Magazine Strøm
Il y a toujours une étincelle. Une image qui s’attarde un peu plus que les autres. Une phrase entendue par hasard. Une odeur, une lumière, une saison. Un détail banal qui ouvre une brèche.
Je crois que j’ai commencé à voyager bien avant de partir. Dans ma chambre d’enfant, face à une carte du monde punaisée au mur. Elle n’était ni précise, ni à jour. Mais les mots… les mots suffisaient. J’étais transporté, rien que par les noms. La toponymie était devenue une passion. Les villes, les capitales, les mers, les montagnes perdues… tout avait une saveur exotique, méconnue. Avec mon index, je me faisais des parcours imaginaires.
Je partais dans mon esprit, en suivant le cours des fleuves, en apprenant par cœur des noms aussi mystérieux que séduisants comme Ouagadougou, Balikpapan, Antananarivo, en passant même par Bornéo ou Novossibirsk.
Je voyageais immobile. Les livres faisaient le reste. Les bandes dessinées surtout. Tintin débarquant à Port-Saïd dans les Cigares du Pharaon… À Bougainville, les traits clair-obscur de Corto Maltese laissaient la jungle et le silence grignoter la silhouette du marin, comme si le dessin lui-même hésitait entre le rêve et le départ.

L’imprégnation
Avec le temps, les images n’ont plus suffi. Le voyage a commencé à passer par les sens. Le cinéma, d’abord. La lumière des films noirs, celle qui m’a donné le goût des hôtels des années 1930, des bars feutrés new-yorkais ou parisiens, des villes un peu fanées. Il y avait aussi les néons trempés de pluie, la lenteur des gestes, un visage étranger perdu dans la foule, et cette façon de filmer le silence, l’attente, les corps qui dérivent dans une ville inconnue… Hong Kong, Tokyo… elles m’apparurent ainsi, bien avant d’y aller : par Sofia Coppola, par Wong Kar-Wai, par des histoires de gangsters, de nuit et de solitude. Je n’avais pas envie d’une ville réelle. J’avais envie d’une atmosphère.
La musique, ensuite. Les notes d’Indiana Jones. Ces notes me hantent encore, elles désignent des énigmes, des lieux où tout pouvait arriver. À Pétra, elles m’attendaient en embuscade, enfouies quelque part, résonnant au bout du Siq, directement dans mon cortex.

Les passeurs

Il y a eu le métier. Steward. Les escales. Les pilotes qui racontaient leurs vies à la base, leurs délires au Tchad, leurs rêves d’ailleurs. Une conversation suffisait à ouvrir un territoire. Chaque récit rallumait une petite braise en moi, faisait craquer l’horizon. Et les femmes. Une femme taïwanaise, un jour. Une manière d’habiter le monde, une culture, un sourire. Taipei est née ainsi. Pas d’une carte, mais d’une rencontre, de ce frôlement qui fait basculer tout un continent dans une seule main tendue.
Avec le temps, j’ai compris que ces étincelles n’étaient jamais isolées. Elles formaient une constellation intime. Elles parlaient de ce que je cherchais, de ce que j’étais prêt à quitter. Une affiche fanée d’Air France dans la vitrine d’une agence de voyage. Une photo écornée sur le mur de mes grands-parents. Un vieux magazine Géo oublié sur une table basse. Un jour, sans cérémonie, le voyage existe. Il n’est pas encore réservé, mais il est devenu inévitable.

Les départs qui prennent leur temps
Il y a aussi les étincelles qui ne mènent nulle part. Ou plutôt : pas encore. Celles qui restent en suspens, comme des promesses non formulées. Elles ne réclament rien. Elles attendent. Peut-être que le voyage réel serait trop précis. Peut-être que certaines destinations doivent rester des territoires intérieurs. Tout n’a pas besoin d’être accompli. Voyager, ce n’est pas aller partout. C’est rester en état de départ.

Le voyage commence toujours ainsi. Dans les mots. Les images. Les sons. Les odeurs. Les rencontres. Voyager avec Voyageurs du Monde, c’est peut-être accepter cela : ne pas forcer le mouvement, laisser les idées germer lentement, et partir non pas pour cocher un lieu, mais pour répondre, enfin, à ce qui nous appelle depuis longtemps.
Et cet appel ne parle jamais vraiment de géographie. Il parle de nous.
